La mort du petit cheval. Bien dit.

Souvent, quand il m’arrivait de passer chez moi dans la journée, l’envie me prenait d’allumer la télé pour regarder les courses. Sans autre désir que de vivre un bon moment de sport et un spectacle plein d’émotions…Une ou deux courses, où que ce soit, peu importait, car une course hippique est toujours une véritable histoire en soi.

La variation des cotes, les pronostics des journalistes et de leurs invités, la présence ou non de l’entourage d’un cheval, les petits secrets des écuries, les mots volés aux personnages du rond de présentation, leurs interrogations sur la qualité du terrain, l’état des partants, leur nervosité ou leur calme, la beauté des pur- sang filmés en gros plan, piaffant dans l’enceinte réservée.

Ensuite c’étaient les canters et l’entrée dans les boites donnant toujours lieu à de grands numéros d’équitation de la part des jockeys, de technique et de sang-froid de nos fameux pousseurs… La course bien entendu… L’après course et les visages des vainqueurs mais aussi des vaincus…

Bref une vraie tragédie grecque ou tout simplement un bon spectacle de sport qui pouvait à tout moment vous faire sortir un peu d’argent de la poche et pimenter le spectacle par un jeu.

Cet heureux temps est en voie de disparition. Le spectacle des courses rend les armes devant une belle mécanique mise au point par d’ingénieux spécialistes du jeu. La beauté du sport s’est peu à peu évanouie face à la quête du seul résultat. Désormais la ligne d’arrivée est la seule obligation dans la retransmission d’une course hippique…et la litanie aseptisée des courses  qui se succèdent à un rythme effréné a remplacé les histoires de rêve et de passion.  Les commentaires des journalistes poussés par le temps perdent peu à peu de leur originalité. Ils abandonnent petit à petit un langage autrefois digne des meilleurs dialogues de cinéma, qui donnait toute sa saveur à un métier bien plus passionnant et passionné que celui des commentateurs de la plupart des autres sports.

Et lorsque, de plus en plus souvent, ce spectacle nous arrive d’un petit hippodrome du bout du monde, à l’aide d’images dignes des débuts de la télévision en couleur… lorsqu’on découvre une réunion sur laquelle les commentaires patinent, dont les journalistes,  connaissent tout juste le nom des concurrents et peinent, malgré tout leur talent, sur la présentation de l’épreuve, on se demande si la pin-up du loto n’est pas plus amusante à regarder.

Tout le monde a encore en mémoire le triste raté du grand-steeple de Pau. Mais que dire cette année de la réouverture d’Auteuil ? Là où les courses sont les plus émouvantes, où elles doivent attirer le plus de spectateurs néophytes, on assiste à la dérobade de plus de la moitié d’un peloton devant la seconde haie et ensuite à la chute brutale d’un jockey vedette. Chacun de ces évènements est maltraité faute de temps. Et l’on quitte la course sans avoir bien profité du spectacle incroyable de cette dérobade collective et sans nouvelle du jockey dont l’état nous inquiète.

Le grand spectacle de cet après-midi devint alors aseptisé, pire il fut déshumanisé. Et l’on a, en tous cas, oublié l’une de ses parties essentielles, celle qui peut attirer un nouveau public : l’émotion. Un peu comme si en F1 l’on décidait de ne plus montrer les sorties de piste…

Certes les journées de Grand Prix conservent toujours leurs moyens et savent faire le show. Certes la conjoncture impacte les recettes du PMU et l’économie globale du système. Certes on joue plus aujourd’hui sur une course inconnue d’Amérique Latine que sur une épreuve à cinq partants disputée sur un hippodrome français.

Mais les conclusions que l’on en tire sont trop faciles et à courte vue. Il existe depuis quelque temps une mauvaise prise en compte de ce qui fait battre le cœur des courses, en fait toute la différence avec un jeu de hasard et surtout une fausse analyse des éléments objectifs qui les ont pérennisées dans le temps.

On peut intituler cela « la valeur cheval ». Dans cette expression il faut comprendre tout ce qui est du domaine de la vie, de l’homme et de sa passion pour le cheval de course…Tout ce qui fait que l’équitation est  devenue le troisième sport pratiqué par les jeunes Français…Tout ce qui fait que notre pays dispose de plus de 250 hippodromes…Bref tout ce qui fait que le cheval est chez nous depuis fort longtemps une vraie culture.

De plus, le spectacle offert ne fait même plus du « sur place ». Non, il est en « marche arrière toute ». Il n’est qu’à constater l’incroyable retard pris dans l’arrivée de la haute définition  alors que plus aucune chaine de sport n’est diffusée en basse définition depuis des années !

Et lorsqu’ on regarde la révolution à laquelle se sont obligés tous les sports, quand on étudie toutes les concessions qu’ont fait les grandes fédérations pour l’adaptation de leur discipline à la télévision, on reste confondu par le peu de volonté et d’imagination dont font preuve les courses hippiques pour intéresser le public et attirer de nouveaux spectateurs (et par conséquent de nouveaux parieurs).

Engager de grands professionnels du marketing pour dynamiser le jeu sur les courses fut une excellente initiative. Leur laisser carte blanche pour imaginer la nouvelle image des courses est certainement plus hasardeux. D’ailleurs ces techniciens du jeu que l’on voit rarement sur les hippodromes et encore moins au bord des pistes d’entrainement ne connaissent pas le terme de spectateurs, ils ne parlent que de « clients ».

On oublie ainsi peu à peu que les courses ne sont pas qu’une industrie mais un spectacle et un sport fait d’émotions, de cœur, de joies, de larmes, et que c’est ce cocktail qui fonctionne et fabrique un jeu d’argent original. Ainsi on ne trouve rien de mieux dans les pubs que de représenter les jockeys comme des nains farceurs et les parieurs comme l’équipage du Titanic. C’est drôle et sympathique mais complètement à côté de la plaque et en tous cas contraire à l’image que les courses doivent rechercher.

En conclusion, la vie s’envole peu à peu des courses hippiques… Elle laisse place à un système désincarné qui permettra un jour de contempler des points de couleur se déplaçant sur un écran. Est-ce cela que l’on cherche ?

La belle affiche du Trot découverte sur les kiosques parisiens pour le Grand Prix de France invitait le public à « une course marathon » avec en gros plan un cheval en plein effort. Elle peut laisser entendre que certains sont encore dans la vraie course. Il y a dans cette affiche tous les ingrédients essentiels : le spectacle du cheval, le mot « marathon » qualifiant un sport exceptionnel et le jeu sur la course…Un ultime rêve ?

 

Jean Louis Burgat

Propriétaire et éleveur
Producteur TV de Sports
Ancien rédacteur en chef à TF1 et Directeur de l’Information de Canal+. Producteur des images de courses de galop de 1991 à 2012.

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